Dialogue entre Isabelle Gressier, photographe, et Anne-Sylvie Hubert,

suite à la résidence en Aveyron en vue de l'exposition à la galerie Olivier Nouvellet.


ASH
En 2015, travaillant de mon côté dans mon atelier, j’avais côtoyé mystérieusement les mises en scène de
tes prises de vue à Achill Island, lors d’une co-résidence. Plusieurs semaines après j’avais découvert le
résultat de ton travail. Deux ans plus tard, il y eut La chaise, puis Suspect dans une suite narrative.
Je fus très marquée et remuée par ce travail qui imageait un mental, un inconscient : la photographie
rendait visible via une mise en scène, l’invisible.
La forme fut multiple, montage film, vidéo, tirages argentiques, édition.
Par la suite, souvent me revenait des images de Suspect en mémoire.
Une de mes interrogations en peinture à cette époque questionnait la présence de la figure dans mon
travail.
Évitais-je la représentation, la narration en peinture, ou celle-ci n’y trouvait-elle pas sa place?
C’est alors que je te proposais de prendre un temps de résidence hors de Paris pour travailler ensemble
sur la figure avec un protocole à définir. Mon désir était d’utiliser les photos qui m’avaient marqué et de
travailler avec et sur.


IG
J’ai accepté avec grand plaisir cette proposition de résidence sans savoir ce que j’allais vraiment y faire. Ta proposition d’intervenir en peinture sur mes photos m’a beaucoup touchée. Je connais et aime ta peinture depuis de nombreuses années et je sais ton sérieux et ta ténacité au travail. La confiance est là.
Ces trois séries formant Suspect restent une sorte d’énigme dans la progression de mon travail, des
images pas totalement élucidées. Mais ton interprétation m’intéressait grandement. Ces séries étaient
les dernières que j’avais réalisées et les retours que j’en avais eu étaient essentiellement par des gens qui connaissaient bien mon travail. Je ne sais d’ailleurs toujours pas comment elles peuvent être perçues en dehors de la violence qu’elles peuvent susciter. Je ne sais pas si leurs rapports à l’absence et au genre sont perceptibles par celles et ceux qui ne me connaissent pas.


ASH
Le trouble et l’attirance que m’inspiraient ces séries, étaient encore flou. Nous en avions parlé, j’avais lu
tes textes, mais ma demande venait d’une résonance personnelle que je voulais laisser en suspension. Ce qui m’intéressait en tant que peintre était le potentiel d’ouverture de ces trois images choisies extraites de l’ensemble Suspect.
Comment regarde-t-on une photo et comment se l’approprie t-on ?
Et toi, qu’allais-tu faire pendant ce temps de résidence ?


IG
Oui, qu’est-ce que j’allais y faire ? Tu es peintre et tu as mis à ma disposition tout ton matériel. J’ai pensé que j’allais peut-être dessiner, peindre ? Peut-être intégrer la couleur ? Mais comment ? Je savais que je ne referais pas de photos sur place, j’allais tenter de “poursuivre” ce travail avec de nouveaux outils.
Le protocole a été défini. Tu as choisi les photos à Paris. Je les ai faites imprimer sur traceur noir et blanc sur un papier fin. Ta demande a été de faire dix tirages 60x70 de deux photos et de dix en 30x40 d’une autre. Moi j’avais choisie d’imprimer les trois séries en format 15x20 sur le même papier. Je t’ai rejoins en Aveyron avec les tirages et nous avons travaillé tous les matins. Le temps était rythmé par de nombreux échanges, notamment sur nos différentes perceptions de ces images.


ASH
Je me suis en effet retrouvée devant une de tes photos, en incapacité de voir la réalité photographiée. Des personnages se créaient en dehors de ce qui avaient été photographié. Je ne voyais pas l’image tel quelle était pour toi. Tout les matins je la regardais et commençais par l’esquisser rapidement, à la recherche de la situation que tu avais photographiée. Je ne la vois toujours pas aujourd’hui.
Abandonnant ton histoire, je me la suis appropriée en intervenant en peinture sur ce qu’elle produisait sur moi: perception modifiée jours après jours.
Cela me donna la légèreté quotidienne d’aborder ce qui m’impressionnait. Ma recherche picturale était
déplacée. Je ne travaillais plus à partir de la toile blanche mais à partir d’un tirage marouflé sur un format différent que je désirais. Me laissant envahir par cet espace et cette représentation, je malmenais sa matière. Dans un lâcher-prise j’intervenais par dessus avec la peinture au grès des inspirations, sans
préjugé, face à un scénario et avec beaucoup de plaisir et d’humour. Transformation, mutation, il était trop tôt pour te le demander.
Pour toi je sentais que la pratique de la peinture était tout autre, difficile, loin de ton protocole connu
puisque tu partais de la feuille blanche.


IG
Le protocole que nous avions défini venait contrarier le processus de la prise de vues.
Beaucoup d’éléments figurant sur les photographies étaient apparus pendant les prises de vues, un an
avant notre résidence. La chaise était prévue dès le départ du studio. C’est un élément récurrent de mon travail. Je voulais intégrer des projections d’images pour jouer avec les rapports d’échelle. Le reste, bandage du visage, plastique autour du corps, je ne l’avais pas du tout anticipé. Travaillant seule à la prise de vues et avec un appareil argentique relié à un déclencheur souple, la surprise serait, et a été, au développement.
En Aveyron, avec le crayon je n’ai fait que redessiner ou surligner ce qui était déjà sur les photos, la chaise, la tête bandée, le corps emballé, sans y trouver quelque chose qui enrichissait le propos. Je n’arrivais pas à sortir de la figuration et je n’avais rien à ajouter avec la tentation que tout, déjà était dit. L’événement lié à la prise de vue manquait pour poursuivre ce travail.
La couleur, elle, était peut-être trop “intense”, trop précise en terme de restitution, trop complexe. Durant ces quinze jours, des angoisses sont apparues en essayant d’utiliser le rouge, qui me paraissait trop fort, le bleu trop mou, et associer une ou des couleurs à ces photos me paraissaient sortir du propos. Je me suis vite rendu compte que le processus de réalisation amenait une impossibilité de continuer avec de tels outils. Pour moi, un ajout à ces images “témoins” ne fonctionnait pas, n’était pas réalisable sortie du contexte de la mise en scène.
Toi je t’ai vu chercher, gratter le papier, trouver un langage correspondant à tes questionnements.
Tu as persévéré après mon départ.


ASH
Nous avons travaillé tous les jours côte à côte. Je te sentais préoccupé, je pensais qu’intervenir sur tes
photos devaient être violent pour toi-même si tu étais d’accord. Les premières peintures ont été réalisées dans le hors-chant du tirage. Je n’osais pas intervenir dessus. Un jour je me suis lancée et peignis pardessus l’image une trame répétitive très présente, j’abordais “le voire à travers” la peinture. Ta réaction fut un regard désappointé accompagné de peu de mots devant la disparition de la photo. Que pouvais-je m’autoriser par rapport à ton travail, quelle était la limite acceptable pour toi ?
Après ton départ, je fus convaincu que je devais poursuivre ce travail. Ta présence m’avait retenue dans
ma création, je me sentais libéré de ton regard, libre de peindre sur la photo dans le silence de ce qu’elle m’inspirait. Je serai libre aussi de ne jamais les montrer. Ce fut un moment très excitant.
À mon retour à Paris je ne savais que penser de ce travail en tant que production, faut-il en penser quelque chose ? Ma seule urgence était de te les montrer. Comment recevrais-tu ces pièces très transformées par la peinture ? Les accepterais-tu ?
Ta réaction fut très positive, pleine de curiosité; tu m‘as dit que tu avais l’impression de voir différentes
perceptions de ton travail.
Je décidais donc de les montrer une première fois en atelier. Ensuite, Olivier Nouvellet proposa de les
exposer avec tes tirages argentiques originaux.


ASH/IG
Comment perçoit-on dans une oeuvre commune ce qui revient à chaque artiste ?
Ce qui est donné à voir, n’est-elle pas la preuve d’une synergie possible entre individus ? De sensibilités
différentes, de vas et vient inconscients entre individus, d’une transmission indicible, de différents langages
rassemblés par l’image ?
N’est-ce pas le témoignage d’une altérité qui s’accomplit ?