Sans titre 

Robert Albouker

Mars 2018

Anne-Sylvie Hubert interroge le monde selon la transparence à la
lumière de la matière picturale. Elle observe à ce propos que ce que le
monde donne à appréhender et à imaginer à sa sensibilité pourrait être
réfléchi à travers la figuration des corps et de ce que leur attraction et
leur répulsion recèlent de violence. Dans tous les cas, en effet, il s’agit
du monde sensible, de la puissance rythmique d’apparition de forces
s’effectuant sous une infinité de modes. Du tressage, de l’assemblage
dans les nœuds d’une répétition amoureuse et fluide de ce qui
inlassablement se distingue et retourne au chaos. Et de cet écart que la
main prise d’une transe la reliant directement à l’esprit soutire de ce qui
se répète quand elle en contracte les moments dans un motif qu’elle
détache sur un fond qu’il met en abime, Univers des strates, des
recouvrements, des surgissements dans l’élément intense des
sensations colorantes et de leur ordre en attente d’une écriture abstraite,
ornementale et sensible, de l’intuition de l’intelligible.


Sur la toile disposée au sol, les pigments et les cires mêlés aux solvants
maculent le tissu non tendu. Le vocabulaire plastique est celui des
gestes aléatoires, des jetés de matières à des états de dilution plus ou
moins propices à charrier l’expansion des couleurs, varier les intensités,
les transparences, les chevauchements et mélanges. Mouillements,
imprégnations, superpositions, oblitérations, engendrent les
ensemencements, les germinations, les efflorescences ; mais encore les
effondrements de matière qui nourrissent autant qu'ils trouent la toile. Ils
achèvent de gommer les images clichés qui s’ébruitent sans relâche sur
l’écran de la rétine et hantent par avance le plan de l'oeuvre.
Jusqu’atteindre à l’idée d’un sans fond pour une vision sans forme autre
qu’abstraite.


Au sein de la multiplicité des variations de matières couleurs générées
au gré des transparences et de leur jeu ; au sein de la pluralité infinie
des événements analogues qui se pressent sur la toile : l’efflorescence
de couleurs franches qui montent telles des fleurs poussées sur un fond
riche et gazeux,prend un coefficient déterminant. Dans les premières
oeuvres de la série, elles sont la détermination. Valeurs remontées du
magma et s’affirmant par la densité tendant vers un (n-1) de leur prise de
surface. Moment suprême où les labyrinthes de transparences de la
peinture rencontrent leur double dans la tension unique vers la couleur
pure.
Remarquable dès les premières toiles, l’événement s’enlève sur un fond
agité, riche magma rougeoyant du carmin sombre aux roses, s’élevant
déjà lui-même sur les imprégnations fluides venues alimenter la toile
quand elle était au sol. Il fait contraste avec un voile de blancheur qui en
masque de large pans : tantôt d’un blanc dense et lisse comme coquille
d’oeuf, tantôt nuageux comme du lait dans une tasse de thé d’être rompu
par ce qui remonte en transparence. Et sur cette floraison de feu ici et là
éteint de blancheur, l’efflorescence ascendante des valeurs pures qui
affirment autant d’événements, de différences caractérisées comme
autant de répétitions d’une différence singulière, qui épouse autant
qu’elle s’en distingue la répétition du chaos.


L’opération à laquelle en vient alors l’artiste est de l’ordre du pliage,
simple et complexe à la fois. Le voile de blancheur étendu sur les toiles
précédentes offrait un contraste trop réglé avec la montée des couleurs
franches. Mais sans prendre toute sa valeur d’aplat du fait des
transparences comme de sa juxtaposition avec des efflorescences de
couleur pure. L’artiste effectue la contraction des deux termes trop bien
opposés par des aplats monochromes purs dont elle régularise la
surface en même temps qu’elle la rassemble sous la figure parfaite du
cercle géométrique.


Avant même de disposer les aplats circulaires et monochromes qui
peuplent maintenant ses toiles de groupes rythmés de cercles blancs ou
colorés de même taille, l’artiste réaffirme le lyrisme de son propos. Elle
importe de ses cahiers de traits des suites de tracés amples achevés en
escarboucles qui, comme ferait une écriture, viennent oblitérer le fond
qui gronde au dessous. Le rapport à une écriture est d’espace, les
inscriptions a-signifiantes. Sur la toile travaillée au mur, leurs suites de
tracés cursifs et accentués construisent un espace strié, en droit apte à
s’étendre à tout le plan, et qui agit à la manière expressive et dansante
d’un treillis ornemental. Nouvelle strate qui ajoute à la mise en abime en
marquant un devant, lui-même mouvant et animé ; et en arrière un fond
qui remonte et se presse à la surface, laissant soupçonner la face
monstrueuse d’un sans fond.


L’inspiration de l’artiste se fait alors profonde. Le travail au pinceau,
l’application des huiles, des vernis pour faire monter des tons riches et
denses de matière cosmique en fusion, a fait du détail de la matière de
sa toile un tissage finement tramé par les traces rythmiques de sa
touche. Les dernières oeuvres montrent la manière dont elle réalise
l’intégration du riche vocabulaire plastique dégagé par ses
expérimentations. En premier lieu, elle resserre le spectre des
sensations colorantes dont elle fait jouer les oppositions dynamiques.
Dans un grand carré à dominante jaune sous laquelle les bleus verts et
les orangés font vivre le mouvement du fond qui remonte, elle effectue
une permutation simple fondée sur le jeu d‘échelle. Les tracés cursifs et
accentués en escarboucles où le trait prédomine sur la touche voient
leur valeur renversée. Grossies jusqu’aux dimensions d’un aplat
appliqué d’un large mouvement de pinceau les touches d’un jaune
lumineux et dense, sans être entièrement couvrantes de manière à
laisser transparaitre le fond sur lequel elles jouent ton sur ton,
reprennent le motif en lui donnant une prégnance visuelle équivalente à
celle du fond sur lequel il joue. Faisant valoir en tant que telle une
répétition renouvelée par le quantum de différence qu’elle emporte et
comme disjointe qui traduit une volonté d’art conditionnée par la
description scientifique contemporaine et la falsifiabilité qui en est le
gage, et au regard de laquelle la scansion rythmique et l’amplitude
qu’elle définit sont des vecteurs suffisants à l’effectuation de la répétition, qui laissent libre la physionomie du motif répété de varier continument.
En sorte que le treillage qu’il constitue et le fond sur lequel il se déploie
peuvent être affectés d’un coefficient de variabilité de même amplitude.


Les efflorescences de couleurs franches désormais remontées jusqu’à la
perfection abstraite de figures de pensée exprimées par le cercle
géométrique peuvent maintenant faire valoir leur empire sur le visible
auquel elles offrent sa structure. Livrées à une échelle analogue aux
grandes escarboucles qui dansent au dessous d’elles, elles envahissent
les toiles en meutes organisées autant qu’indéchiffrables autrement que
comme algorithme poétique de la description ouverte d’une origine qui
se dérobe. Non sans que le voilement qui conditionne l’accès à
l’intelligible revienne souverainement recouvrir l’empilement des
masques dansant sous d’autres masques, faisant encore vibrer en
transparence le jaune de lumière célébré par la toile.