Des peaux et des sédiments

Anne-Sylvie Hubert

le 25 février 2021 Paris

Se jouant des mots, la série « Des peaux et des sédiments » est née d'une séquence
d'immersion dans la nature des Grandes Causses. Prélevées au creuset de cette série, les
oeuvres présentées ici restituent le fil des jours vécus à observer les interactions du vivant en tension entre harmonie et violence des éléments.
Il ne s'agissait plus de peindre la nature. Il fallait parvenir à être nature.
Pour cette série j’ai abandonné le châssis et la toile polyester. Quelques temps
auparavant, une amie m’avait offert de beaux draps venant de sa famille. Ils avaient
séjourné quelques temps dans mon atelier, repassés et bien pliés dans un carton. La
qualité de la matière et du tissage a silencieusement fait son chemin, rejoignant les
textures de mon environnement.


Il me fallut changer ma pratique.
Le travail démarrait le plus souvent à partir de ces draps pliées, le pli venant rythmer leur
surface.
Le support de la peinture s'éloigne alors de la paroi initiale de la grotte, pour se
conjuguer à ces grands draps que je pose à même le sol, en extérieur, recouverts de bois
et végétaux. Au fil des jours, par capillarité entre trames et éléments, l'imprégnation se
réalise avec douceur, par dépôts aléatoires successifs. Le grand drap absorbe le contexte
végétal et climatique qui s'y inscrit comme une langue muette.
Dans les phases suivantes, un processus par strates inclut dans la toile la variation des
techniques historique de la peinture.
Il faudra encore redresser cette toile, la tendre sur le mur, la regarder, la respirer. Je vais
avoir besoin de temps avant de sentir la nécessité d’intervenir, de la prendre. Puis le
corps agit.
Les premiers gestes se concentrent autour de la préparation des couleurs, des matériaux
adéquates. C’est le temps de la montée en présence. Je ne fais pas d’esquisses. Je laisse émerger, je recouvre, voile partiellement ce territoire de traces déposées. Je m’approprie cette surface par sa transformation.
Dans ce face à face, j'introduis de nouveaux éléments, figures de l’inexistant, approche
de l’enfoui rendu visible, de l’ombre des choses absentes. Plus simplement, mes gestes
dessinent une mémoire du corps, dans le vol des abeilles, la croissance des plantes, la
sève apparente. Se trace l’enfui.
Les différentes strates de peintures sont visibles. Elles s’entre-mêlent, se placent au fur et
à mesure, sans pré-conçus. Les contrastes se côtoient dans une tension de profondeur et
d’émergence. La résurgence d’éléments puissants vient soutenir les sédiments de l’arrière plan.
M'éloignant de la fragmentation, je suis à la recherche d'une dimension homogène et
suspendue.